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Appel à contributions : « Les gendarmeries dans le monde, de la Révolution française à nos jours » (UFR d’Histoire - Paris-Sorbonne, <15/09/2012)

lundi 14 mai 2012, par Dominique Taurisson-Mouret

UFR d’Histoire - Paris-Sorbonne

Appel à contributions pour le Colloque : « Les gendarmeries dans le monde,
de la Révolution française à nos jours » <15 septembre 2012, Paris

Résumé

Depuis deux siècles, une quarantaine de forces de sécurité sont directement ou indirectement issues de la gendarmerie française. En dépassant la lecture nationale de l’histoire de la gendarmerie, on veut étudier la diffusion de ce que l’on appellera provisoirement le « modèle gendarmique français », interroger ses formes et ses résultats, observer les acteurs et les enjeux d’une circulation originale, sans négliger les effets-retours. Largement ouvert sur le plan chronologique et géographique, ce colloque devra ainsi permettre de revisiter un certain nombre de concepts initialement forgés dans le cadre français.

Argumentaire

« Nous avons pris cela des Français, et nous espérons, dans quelques années, avoir d’aussi bons résultats qu’eux » (un responsable de la gendarmerie impériale mexicaine en 1865)

Arme italienne des Carabinieri, Guardia Civil espagnole, Maréchaussée Royale néerlandaise, gendarmerie du Cameroun, garde nationale Tunisienne, police militaire de l’État de Minas Gerais, etc. Depuis deux siècles, une quarantaine de forces de sécurité sont directement ou indirectement issues de la gendarmerie française, comme le suggèrent d’ailleurs plusieurs dénominations. Parfois revendiqué, ce lien de parenté n’a pas retenu l’attention des chercheurs, si l’on excepte de rares études pionnières comme celle de Clive Emsley. Il est vrai que la plupart de ces institutions, prises séparément, n’ont guère attiré davantage les historiens.

Ce long dédain historiographique s’explique en partie par le caractère hybride des gendarmeries, jugées trop militaires par les historiens du social et pas assez par les historiens de l’armée. Cette position intermédiaire, qui fait tout le sel de l’objet d’étude, le condamnait à l’oubli ou à la marginalité, y compris au sein de l’histoire des polices. La situation a changé grâce aux initiatives, séparées ou communes, du Service Historique de la Gendarmerie Nationale, SHGN (créé en 1995 et rattaché, à partir de 2005, au Service Historique de la Défense), de l’Université Paris-Sorbonne (signataire, en 2000, d’une convention avec la Direction Générale de la Gendarmerie Nationale destinée à favoriser la recherche historique sur cette institution) et de la Société Nationale Histoire et Patrimoine de la Gendarmerie (SNHPG), créée en 2004. Ponctué par deux colloques internationaux et par la publication d’un guide de recherche, le chantier pionnier de Paris-Sorbonne a permis, en partenariat avec le SHGN et la SNHPGN, de multiplier les travaux – 133 masters et doctorats ont été soutenus entre 2000 et 2011 – et d’attirer l’attention sur la fécondité du nouvel objet de recherche.

L’histoire de la gendarmerie constitue un champ d’étude interdisciplinaire fécond si on appréhende cette institution comme un corps militaire particulier, une composante d’un système policier en interaction avec son environnement et un groupe social engagé dans un processus de professionnalisation. Les premiers jalons une fois posés, cette histoire ne pouvait pas rester repliée sur elle-même. D’abord, parce qu’elle participe au renouvellement de l’histoire des polices, longtemps dominée par l’approche étroitement institutionnelle ou surtout engagée dans l’étude des seules forces civiles et urbaines. Plusieurs problématiques innovantes ont été introduites par l’histoire sociale, l’analyse des représentations, la mesure de la circulation des savoirs professionnels et la notion de système policier, qui prend en compte la pluralité des acteurs et la complexité de leurs interactions avec l’environnement social et institutionnel. À ces avancées thématiques s’ajoute une féconde ouverture internationale marquée par le lancement d’enquêtes à l’échelle européenne, transcoloniale et mondiale. L’histoire de la gendarmerie contribue, par ailleurs, à l’expansion d’une histoire de l’armée et de la défense plus attentive au fonctionnement de l’institution militaire, à sa place dans la société en temps de paix, aux processus de mobilisation des hommes et des ressources, à la pacification des territoires au delà des combats, aux sorties de guerre et aux opérations de soutien de la paix.

Cette nouvelle manifestation scientifique achève la trilogie inaugurée par les colloques qui ont permis la publication de deux ouvrages collectifs : Gendarmerie, État et sociétés au XIXe siècle (2002) et Soldats de la loi. La gendarmerie au XXe siècle(2010). En dépassant la lecture nationale de l’histoire de la gendarmerie, on veut étudier la diffusion du « modèle gendarmique français », qui associe toujours, quelles que soient ses mutations, un statut militaire, une dualité de fonctions, civiles (police administrative et judiciaire) et militaires, et une formation territoriale polyvalente, éventuellement complétée par des unités spécialisées. L’organisation d’institutions autonomes ou auxiliaires dans d’autres pays, parfois à l’aide d’un amalgame entre des gendarmes français et des autochtones, retiendra donc plus l’attention que les interventions de la seule gendarmerie française en dehors du territoire national.
Créer une gendarmerie : acteurs, contextes et enjeux

L’essaimage des gendarmeries s’est plus particulièrement produit dans cinq contextes : la Révolution et l’Empire, la reconstruction de l’Europe post-napoléonienne, l’expansion coloniale de la seconde moitié du XIXe siècle, la décolonisation des années 1950-1960, les opérations de rétablissement ou de maintien de la paix sous l’égide des institutions internationales depuis la fin du XXe siècle.

L’étude des processus de diffusion permettra d’évaluer les motivations et le rôle des acteurs politiques, militaires, policiers et judiciaires. Elle devra prendre en compte les enjeux diplomatiques, tout particulièrement dans le contexte de la décolonisation, où la mise en place des gendarmeries a pu être pensée comme un moyen pour maintenir l’influence de l’ex-métropole sur les ex-colonies. Il faudra aussi prêter attention aux demandes publiques de sécurité et aux éventuelles opérations de communication en faveur de la formule d’une force publique étatique, militaire et territorialisée.

On analysera particulièrement l’émergence de certaines gendarmeries dans des situations de crise ou de transition politique. La militarité et le légalisme réglementaire de ces forces les prédisposent-elles à intervenir dans des contextes difficiles ? Selon les cas, elles sont employées pour consolider l’autorité d’un pouvoir central (national, impérial, fédéral ou colonial) sur des provinces, des territoires autonomes, des pays conquis, défendre les dirigeants en place, installer une nouvelle légalité, faciliter l’avènement de l’indépendance ou assurer la continuité de l’action de l’État entre les gestions civiles et militaires des crises. Leur implantation ou leur redéploiement peut aussi constituer une réponse aux nombreuses urgences des sorties de guerre, internationale, coloniale ou civile : absence ou dysfonctionnement de l’appareil d’État, désorganisation du ravitaillement et de l’emploi, règlements de compte politiques, rivalités communautaires, tensions sociales.

La participation de certaines gendarmeries à la construction de l’État-nation (le nation building anglo-saxon) méritera une attention particulière. Acteurs de la police judiciaire et du renforcement de la puissance publique, les « soldats de la loi » favorisent-ils ou non l’avènement d’un État de droit ? Leur identité militaire et la stricte réglementation de leurs activités offrent-elles partout une garantie contre leur emploi à des fins partisanes ? Sont-ils utilisés comme des contrepoids face à des forces policières ou militaires concurrentes pour garantir la liberté de manœuvre d’un pouvoir exécutif ou la liberté d’action des magistrats ?

Implanter la gendarmerie : personnels, pratiques et représentations

Observer les activités des gendarmes au ras du sol et les modalités de leur réquisition ne sert pas seulement à constater l’inévitable décalage entre les doctrines et la réalité. On souhaite surtout découvrir leurs interactions avec les autres forces de l’ordre, et notamment les polices civiles de type anglo-saxon, les autres troupes militaires et les autorités judiciaires. Toutes les formes de circulation, de collaboration ou de rejet, au niveau des idées, des personnes, des équipements et des pratiques, constitueront des angles d’analyse privilégiés. On espère ainsi comprendre pourquoi et comment une gendarmerie s’intègre dans d’éventuels systèmes policiers et militaires préexistants, reste à part ou engendre des configurations originales.

Quand les sources seront accessibles, on observera les gendarmes eux-mêmes pour essayer de proposer un portrait social de ces hommes, et de ces femmes pour les périodes les plus récentes, en insistant sur leurs origines, leurs formations, leurs expériences, leurs trajectoires et leurs espoirs. Il s’agit moins d’accumuler des informations que de repérer ce qui construit le groupe, l’unit, le divise et le distingue ou le rapproche de la population surveillée.

Dans cette perspective, on s’intéressera aux autoreprésentations, y compris à travers les uniformes et la symbolique, et aux perceptions exogènes des gendarmeries dans les médias en tout genre (presse, littérature, caricature, cinéma, chanson, etc.). Quelles images des personnels et de leurs missions sont privilégiées ? Quelle place est accordée à leur identité militaire ? La proximité avec les populations est-elle valorisée ou non ?

Au delà des images, on analysera les relations entre les gendarmeries et leurs administrés. On observera le fonctionnement de la caserne, espace de travail, de résidence, de protection, de contrôle, mais aussi d’accueil. On essayera d’entrevoir les rôles des épouses et des familles, intermédiaires indispensables avec la société locale. Décrite dans toutes ses nuances, l’attitude des populations constitue un bon indicateur de la réussite ou du rejet de la greffe.

D’une gendarmerie à l’autre : greffe, rejet, effets-retours

L’inventaire des spécificités de chaque gendarmerie permettra aussi de questionner la notion de « modèle gendarmique français », qui ne revêt ici aucun caractère normatif et intemporel. L’objectif du colloque n’est pas d’étalonner les différentes héritières de la gendarmerie française en fonction de leur degré de ressemblance avec une matrice unique. D’une part, car le prototype a évolué, au fil des décennies, sous l’effet de l’intégration des brigades dans la société française, de l’apparition de corps spécialisés et des mutations de la politique de sécurité. D’autre part, car la plasticité des institutions dérivées reste la meilleure hypothèse de recherche.

Certaines gendarmeries n’ont pas survécu, et ces cas de rejet méritent une attention particulière pour repérer les facteurs de l’échec et, par extension, les conditions nécessaires au succès. Mais la greffe, quand elle prend, est rarement complète, pour les unités territoriales comme pour les corps spécialisés, ainsi que le montrent les bricolages imposés par les résistances de l’environnement policier et social, les limites de la formation des personnels ou, plus simplement, le manque de moyens financiers. Après une réappropriation plus ou moins poussée apparaissent des forces spécifiques, elles-mêmes susceptibles de s’ériger en modèles, à l’image de la Guardia Civil espagnole. On ne sous-estimera pas non plus la réutilisation de traditions alternatives, qui permettent de construire d’autres généalogies, donc de gommer ou d’atténuer le poids du modèle français.

Si la gendarmerie française reste malgré tout une référence pour certaines des institutions qui en sont issues, c’est parce qu’elle a continué d’intervenir dans leur fonctionnement, et notamment dans la très stratégique formation des cadres. Par ce biais, émergent des circulations et des échanges qui devront être observés à différentes échelles. Réglementation, outils de formation, équipements, doctrines d’emploi, s’inscrivent dans un espace international des idées et des pratiques policières où se distingue peut-être une « internationale gendarmique », incarnée, depuis la fin du XXe siècle, par la FIEP (acronyme des quatre pays fondateurs : France, Italie, Espagne, Portugal), créée en 1994 pour regrouper les forces de police à statut militaire de l’espace euro-méditerranéen, ou par la Force de Gendarmerie Européenne (FGE), instituée, à partir de 2003, à l’initiative de la France.

Dans la même perspective, on s’efforcera d’analyser les effets-retours qui transforment l’institution originelle à l’occasion de son insertion dans un autre contexte, politique, social et policier On sait combien l’expérience coloniale remodèle la métropole autant que la colonie, où les personnels expérimentent des techniques et des pratiques qui fécondent ensuite les institutions métropolitaines. Pour ne retenir qu’un exemple, on peut supposer que les modes de gestion des effectifs employés dans la gendarmerie française du XIXe siècle sont en partie nés dans l’Italie napoléonienne ou les légions d’Afrique.

Ce voyage de pays en pays, et d’une gendarmerie à l’autre, permettra enfin au chercheur d’affiner un certain nombre de catégories commodes, mais inégalement opérationnelles selon les contextes. La notion de professionnalisation ne correspond pas partout et toujours aux mêmes réalités, et cette diversité invite à revisiter le concept. L’articulation d’une militarité spécifique avec une culture juridique de service public mérite encore plus d’attention, tant l’évolution de cette caractéristique de l’institution française peut être considérée comme l’un des fils d’Ariane de son histoire. Les expériences étrangères des deux derniers siècles élargissent le champ d’observation de cette bipolarité gendarmique et de ses variations sous l’effet des processus de militarisation ou de policiarisation. Elles autorisent de nouvelles interrogations à propos de ses retombées sur l’organisation, la gouvernance et le champ d’action des formations, ainsi que sur le recrutement, les devoirs, les droits et les pratiques des personnels. Elles apportent de nouvelles pièces au dossier des corrélations entre la militarisation de la police des foules, qui peut s’effectuer par l’intermédiaire des gendarmeries mobiles, et l’accroissement ou la réduction de la violence d’État.

Modalités de soumission

Les propositions de communication (1 page maximum) doivent être envoyées
avant le 15 septembre 2012 à arnaudhoute chez aol.com et jnoel.luc chez gmail.com

Elles comprendront un titre, un résumé et une liste succincte des différentes sources utilisées. Elles seront soumises au comité scientifique du colloque.

Comité scientifique /En cours de constitution

Lieu : 1 rue Victor Cousin 75005 Paris

Contact

Arnaud Houte arnaudhoute chez aol.com - UFR d’Histoire - Paris-Sorbonne, 1 rue Victor Cousin, 75230 Paris Cedex 05

Jean-Noël Luc jnoel.luc chez gmail.com, UFR d’Histoire - Paris-Sorbonne, 1 rue Victor Cousin, 75230 Paris Cedex 05

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