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Appel à contributions pour la Revue Tracés : « Revenir à la terre ? »

vendredi 24 juin 2016, par Dominique Taurisson-Mouret

Date limite de soumission : samedi 1er octobre 2016

La revue Tracés invite l’ensemble des sciences humaines et sociales à interroger la terre et ses usages sociaux, à l’occasion du numéro 33 à paraitre en 2017. De l’expansion coloniale aux néo-ruraux, en passant par le marché du carbone ou la lutte des paysans sans terre, les rapports collectifs à l’espace et à ses propriétés productives rassemblent une série de problèmes en apparence très différents. Tous pourtant renvoient aux procédures juridiques, techniques, économiques, qui mobilisent la terre, et qui appellent une rationalité géographique et écologique transversale. Nous voudrions pour ce numéro réunir des études issues de l’histoire, de la sociologie, de la philosophie, de l’anthropologie, de l’ethnologie et bien sûr de la géographie afin d’éclairer les dynamiques actuelles et passées qui font du sol et de ses ressources un enjeu politique fondamental. Les formes de propriété, les pratiques d’entretien et d’exploitation, et plus généralement la politisation de la terre comme lieu de vie et de subsistance feront donc l’objet d’une attention particulière.

  • Date limite d’envoi des propositions de contribution : 1er octobre 2016
  • Date limite d’envoi des articles : 1er décembre 2016

La polysémie du terme « terre » (de la planète à la matière du sol), la multiplicité de ses usages et de ses connotations rendent difficile sa mobilisation conceptuelle par les sciences sociales. Dans ce numéro, Tracés cherche à comprendre les enjeux contemporains – sociaux, politiques, économiques, esthétiques – qui s’attachent à la terre conçue comme étendue délimitée et productive, susceptible d’appropriation et d’interventions sociales (transaction, protection par exemple).
Pour donner à cette terre une consistance sociale et historique, il faut sans doute éviter deux écueils. Elle n’est en effet ni un donné brut considéré du point de vue de ses seules caractéristiques pédologiques et biologiques, ni l’objet d’une invocation métaphysique, un être grandiose auquel se rattacherait l’appartenance primordiale de l’homme, mais le monde spatial et productif au sein duquel se déploient les activités collectives, le monde habité par ceux qui en partagent les fruits. De ce point de vue, la terre est à la fois la condition élémentaire de l’existence matérielle des hommes et une réalité à instituer : l’occupation du sol, le développement des savoirs et techniques agraires, les règles qui régissent la distribution des ressources, tout cela atteste du caractère terrien de la socialité humaine.

Ce genre d’affirmation ne manque pourtant pas de susciter un certain malaise, surtout pour ceux qui se disent modernes. La terre est-elle vraiment ce à quoi se rattachent ultimement nos pratiques, nos valeurs ? Faut-il y voir une limitation fondamentale de notre horizon politique ? Pour reprendre les termes de Norbert Elias, le processus de civilisation a souvent été pensé comme une tendance irréversible vers l’urbanité, et donc vers un détachement à l’égard de la terre, dont la place dans la formation de la culture commune a été relativisée. Alors que depuis 2006, plus de 50% de la population de la planète est urbaine (et près de 75% en Europe), les accents nostalgiques, voire parfois conservateurs, que prend l’idée d’un « retour à la terre » chez les critiques les plus sévères de cette modernité, expriment l’ambiguïté de cette condition terrienne du monde social. S’agit-il d’une identité universelle et substantielle, dont on ne pourrait se séparer qu’au prix d’un rapport illusoire et pathologique à nousmêmes ? Ou faut-il voir dans la terre une référence historiquement obsolète pour la conception des phénomènes sociaux, poussés par l’histoire à se définir dans une distance de plus en plus grande à son égard ?

L’appel à contributions que nous proposons ici, et le numéro de Tracés qu’il prépare, repose sur la neutralisation d’une telle alternative. La terre est un enjeu pour les sciences sociales par-delà l’illusion conservatrice d’un rapport ancestral et normatif à la terre, et par-delà la représentation moderne de l’histoire comme tendance irréversible à l’affranchissement à son égard. Autrement dit, étudier le rapport des individus et des sociétés à la terre implique de disqualifier la suggestion que nous aurions à choisir entre être (ou redevenir) absolument terriens, ou ne l’être absolument plus. Cette opération est d’autant plus légitime que le conflit entre enracinement et distanciation ne concerne pas toutes les sociétés que l’on rencontre dans le monde présent : tout à fait européen, il peut être reproblématisé, provincialisé, pour faire apparaître d’autres modalités du rapport à la terre, notamment dans les régions du monde anciennement colonisées. La terre n’est donc pas un simple objet qui apparaîtrait dans le découpage empirique des choses aux côtés d’autres « questions sociales » : elle appelle des réflexions sur la place de l’étendue (et des entités qui la peuplent) dans le fonctionnement du monde social.
C’est au fond de ce retour dont il sera question dans ce numéro : la possibilité qui est à nouveau offerte par une large gamme de travaux de comprendre la réalité du monde social à partir des procédures du droit, de la technique, de l’économie, qui mobilisent la terre, et qui appellent une rationalité géographique et écologique transversale. Quelles formes sociales et spatiales prend aujourd’hui le « retour de la terre » ? De quelle histoire sont-elles le résultat ? Que produisent-elles ? De quoi sont-elles le signe ? Et comment aborder méthodologiquement la description et l’analyse de ces formes dans toute leur granularité ?
On pourra évidemment s’intéresser aux dynamiques du monde agraire, aux formes de la propriété foncière, ou aux mobilisations paysannes. Mais ces mêmes phénomènes ne nous disent-ils pas également quelque chose des équilibres politiques locaux et internationaux qui se déploient spatialement – y compris celui du développement urbain, qui repose sur la consommation d’espace et de foncier ?
À l’évidence, les préoccupations environnementales jouent un rôle central dans l’intérêt renouvelé pour ce genre d’approches. L’idée d’une protection conjointe de la terre et des sociétés constitue de façon parfaitement légitime un horizon de pensée et de mobilisation sociale, mais elle va de pair avec un constat empirique et théorique plus radical : la dynamique même de la modernité capitaliste peut se lire à partir du sort réservé à la terre et des populations qui lui sont attachées, à partir des opérations qui ont organisé son « incorporation » au capital, pour reprendre le terme de Marx. Ce numéro peut d’ailleurs se placer sous l’égide de Karl Polanyi, qui reprend et développe cette idée déjà en 1944 dans La Grande Transformation, où il décrit le choc produit par le traitement de la terre comme une marchandise à partir du 18e siècle. Polanyi montre comment, tout en donnant ses fondements à la société de marché, la transformation des rapports à la terre a entrainé des mouvements de réaction, de protection, qui ont rappelé que le sol productif, en tant qu’espace vécu, habité, travaillé, n’était que partiellement et que de façon illusoire une simple marchandise. Le problème de la propriété, celui des innovations scientifiques et techniques, les mobilisations sociales, le défi général face à la modernité, le rapport entre l’Europe et ses colonies, etc. : beaucoup de choses étaient déjà présentes dans cet ouvrage, que l’on pourra développer ou discuter aujourd’hui à partir de nouvelles enquêtes. Sans exclusive, voyons plus précisément comment pourrait se décliner ce problème social …

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