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C’est quoi, l’ethnobotanique ? — Musée de Salagon — Du 5 au 7 octobre 2017

jeudi 20 avril 2017, par Dominique Taurisson-Mouret

Seizième séminaire annuel d’ethnobotanique du domaine européen

Au début du XXIe siècle, la relation des sociétés humaines avec les plantes conserve beaucoup des attitudes anciennes. Certaines d’entre-elles se perdent, d’autres se transforment. Il s’y ajoute en permanence de nouveaux usages / nouvelles représentations, souvent reliés à la construction de l’idée contemporaine de nature. C’est au moment où les sociétés urbaines se font de plus en plus urbaines, que l’attention aux « choses de la nature » s’exacerbe, requiert de l’éclaircissement. L’ethnobotanique, longtemps regardée comme l’inventaire anachronique d’histoires feuillues plus ou moins folkloriques, est aujourd’hui en droit, sinon de revendiquer une situation de discipline autonome, en tout cas de s’interroger sur elle-même comme champ particulier des sciences humaines. C’est ce sur quoi propose de s’attarder le 16e séminaire d’ethnobotanique de Salagon.

Appel
C’est quoi, l’ethnobotanique ?
Date limite de soumission : mercredi 31 mai 2017

Le Séminaire d’ethnobotanique de Salagon interroge depuis quinze ans son objet, empruntant aussi bien les voies connues que des chemins peu explorés. Chaque année, il semble qu’on puisse en élargir le propos, ou, au contraire, revenir à un sujet mal cerné, ou traité de façon trop superficielle.

Appel à communication

L’ethnologie le sait depuis longtemps : les sociétés changent, les relations entre les humains, entre les humains et le monde sous ses aspects infiniment divers, évoluent sans cesse. Le matériau de la réflexion est inépuisable. La réflexion peut s’y trouver dépassée.

De temps à autre, on doit tenter, non l’impossible hiérarchisation des objets qui “valent qu’on s’y arrête”, mais la mise en perspective des positions du questionnement.

Au début du XXIe siècle, la relation des sociétés humaines avec les plantes conserve beaucoup des attitudes anciennes. Certaines d’entre-elles se perdent, d’autres se transforment. Il s’y ajoute en permanence de nouveaux usages/nouvelles représentations, souvent reliés à la construction de l’idée contemporaine de nature.

C’est au moment où les sociétés urbaines se font de plus en plus urbaines, leur culture s’étendant à la Terre entière, que, des montagnes aux abysses, des haies bocagères aux forêts tropicales, des décombres aux “hot spots”, l’attention aux “choses de la nature” s’exacerbe, requiert de l’éclaircissement, le jalonnement de premier secours.

L’ethnobotanique, longtemps regardée comme l’inventaire anachronique d’histoires feuillues plus ou moins folkloriques, est aujourd’hui en droit, sinon de revendiquer une situation de discipline autonome, en tout cas de s’interroger sur elle-même comme champ particulier des sciences humaines.

L’ethnobotanique est désormais loin de la nostalgie.

Habiter une Terre végétale

La Terre est une planète à 70% marine, pour le reste surtout végétale.

La mer, puissance une, est par elle-même divine.

Les plantes sont dissociées. Quand elles se rassemblent en forêt, édifiant un monde qu’il faut alors vivre du dedans, on pactise avec certaines présences, on en redoute d’autres, on en ignore beaucoup. Quand elles croisent les dieux, ce ne sont jamais que les utilités intermédiaires des sacrifices ; on les remercie pour les nourritures premières, ou d’avoir veillé sur la genèse d’un être divin.

Le monde végétal à l’omniprésence dispersée, très éloigné de l’unité, ne peut être connu, ni adoré, pour lui-même. Lorsque les sciences naturelles entreprendront de le décrire pièce par pièce, l’addition des morceaux construira la botanique, règlement de comptes avec l’indénombrable, sans intérêt pour les dieux.

Quand les temps préscientifiques supposent un visage d’arrière-plan à la “nature”, il est souvent terrible, telle Cybèle de l’ancienne Méditerranée[1].

L’Océan tient spectacle. L’animal évoque les comportements humains, en suggère de nouveaux. Les plantes proposent des signes à une pensée en évolution permanente de la comparaison à la raison.

En construisant un monde végétal comme ensemble, la pensée oubliera la singularité des signes.

Partout dans nos regards — sauf déserts les plus secs ou étendues glaciaires —, les plantes ont éparpillé leur présence dans l’omniprésence. Elles ont l’évidence de l’air. À sa ressemblance, elles sont nécessaires et inaperçues.

Les ethnobotanistes eux-mêmes ne se rendent pas compte, heureusement, qu’ils sont tout le temps avec les plantes !

La relation ancienne, la relation moderne de tout un chacun aux plantes, s’édifient dans l’obligation de n’en connaître jamais qu’une sélection plus ou moins étroite.

Bien avant nous, l’animal avait opéré des tris rigoureux. Notre “savoir des plantes” s’échafaude à partir du sien.

La première question de l’ethnobotanique concerne les raisons des choix dans la flore, où les sociétés peuvent exprimer beaucoup de leur rapport au monde.

Qu’elles se le représentent ou pas, la plupart des cultures, depuis au moins le néolithique, doivent au végétal l’une des parts majeures de leurs ressources.

Le progrès des pensées n’y est pas moins concerné.

Le fait d’habiter une Terre végétale valide à soi-seul l’ethnobotanique comme ethnologie autonome.

Présence passive ?

L’intitulé du séminaire de 2016, “Quand on fait parler les plantes”, les supposait dans une sorte de mutisme essentiel. Alors qu’il fut “un temps où les bêtes parlaient”, celui des végétaux reste coi, même si un vieil arbre se manifeste par-ci par-là dans les contes.

Bien évidemment, les plantes communiquent, via leurs alliances racinaires (avec les champignons et entre elles), via les signes de couleurs et d’odeurs qu’elles adressent aux insectes, les messages moléculaires qu’elles peuvent se passer d’une couronne à l’autre, qui avertissent d’un danger, etc. ...

Quand les dieux les prennent pour alliées, elles savent parfois traduire leurs paroles (ainsi le chêne de Dodone), les grandes psychotropes donnent accès à l’autre monde où des choses de celui-ci s’éclaireront.

Mais les puissances invisibles ne partagent que peu avec leurs végétaux passeurs. Déjà intermédiaires entre le ciel et les profondeurs, la lumière et la nuit, les plantes messagères des dieux et des esprits restent dans un rôle de messagères. C’est aujourd’hui seulement, dans les sociétés urbaines, que le végétal se voit reconnaître des fonctions propres, une “réalité ontologique”[2].

Dans une situation entre le faire valoir et l’utilitaire, les plantes ont le dos large, prêtent à beaucoup d’affichages.

On leur fait jouer quantité de rôles où ce qui pourrait être leur génie propre, en tout cas leur propre nature, sont peu requis.

Une hirondelle ne fait peut-être pas le printemps, mais elle traverse le ciel. Du bouton au dessèchement, la jonquille a cessé d’être une surprise.

D’où aussi le constat du désir de printemps éternel dans nos sociétés urbaines, inquiètes de la brièveté des fleurs. Et puis : une civilisation qui détraque les saisons a le droit, a fortiori, de s’approprier un printemps de douze mois.

L’ethnobotanique va s’interroger sur l’effet de présence des plantes dans les regards humains.

La botanique des peuples

Le premier objet de l’ethnobotanique, terme inventé en 1895 par le botaniste américain J. W. Harschberger3, fut de “mettre en lumière ‘la position culturelle des tribus’ s’étant servi des végétaux utiles ou produits qu’elle identifierait, de déterminer ‘la distribution ancienne’ de ces végétaux utiles et de définir le tracé des voies jadis suivies pour l’échange des produits d’origine végétale” (cf. J. Barrau, note 3). Le propos s’est vite élargi, abordant en particulier les modes de dénomination et de classification vernaculaires des plantes.

“Ethnique” à ses débuts, la discipline, passé le temps des colonies, finira par s’intéresser à toute manifestation des rencontres plantes-sociétés, jusqu’à la civilisation urbaine des XXe-XXIe siècles.

Cependant, depuis ses débuts plus ou moins pratiques (Harschberger voulait “attirer l’attention sur des matières végétales utilisables par l’industrie ou le commerce”), l’ethnobotanique, à la fois inventaire et commentaire des usages et idées associés au végétal, peine à sortir de l’ambiguïté : l’utilitaire reste souvent privilégié (ainsi dans “l’ethnopharmacologie”), ce qui intéresse plus particulièrement l’ethnologie est laissé à l’arrière-plan, sinon ignoré. On l’a évoqué à plusieurs reprises lors des séminaires de Salagon. Si les pays anglo-saxons distinguent toujours une Economic botany4, l’ex-“botanique appliquée” française, même si elle n’est plus nommée, s’est diffusée dans la discipline par défaut de visibilité des pensées, sinon de pensée tout court5.

interrogées comme expression d’un imaginaire attendant sa validation de la réalité où il est plaqué. Ainsi : “les plantes sont la transfiguration métaphysique de la rotation de la planète autour du soleil, le seuil qui transforme un phénomène purement mécanique en événement métaphysique” (p. 111-112). Il faudrait rendre son contexte à cette citation qui peut prêter à sourire. Mais bien d’autres passages font profondément écho. Ainsi : “l’anthropologie a beaucoup plus à apprendre de la structure d’une fleur que de l’autoconscience linguistique des sujets humains pour comprendre la nature de ce qu’on appelle rationalité”. Le livre d’E. Coccia — où ni le terme ni le concept d’ethnobotanique ne figurent... — est un “terrain” à lui seul !

3 L’histoire de l’ethnobotanique a été résumée par Jacques Barrau : “L’ethnobotanique au carrefour des sciences humaines et des sciences naturelles”, Bull. soc. bot. Fr., 118 (3-4), p. 237-247, 1971 (ouvrage important). — Voir aussi Serge Bahuchet et Bernadette Lizet : “L’ethnobotanique au Muséum national d’histoire naturelle. Les hommes, les idées, les structures”, Actes du séminaire d’ethnobotanique de Salagon, 1, p. 15-32, 2001 (2003). Ce volume est en partie consacré à des généralités sur l’ethnobotanique.

4 Un point a été fait par G. E. Wickens, “What is economic botany”, Economic botany, 44 (1), p. 12-28, 1990 (riche biblio.). On peut y constater que le terme même d’ethnobotanique a des antécédents dans le sens de Harschberger, ainsi chez le français E. T. de Rochebrune (1879).

5 La pensée sauvage, de Claude Levi-Strauss, a contribué de près à changer le regard de nos sociétés “civilisées” sur les peuples sans écriture, les montrant dans des aptitudes expérimentales, classificatoires et conceptuelles analogues aux nôtres. Cl. Levi-Strauss a souvent rencontré la plante dans ses analyses des constructions mythiques, comme en témoigne l’article “La mère des fougères”, in Langues et techniques nature et société, Livre jubilée en l’honneur de A.-G. Haudricourt, 1973, 1, p. 367-389.

Il n’en reste pas moins que la “botanique des peuples” fait plus que conserver sa validité première : elle aide à comprendre la situation du monde végétal (et plus largement de la Terre) en un temps de menaces extrêmes sur l’environnement.

De nos jours, aucune “science humaine” ne peut se tenir à distance du politique. Bonne occasion pour un nouvel usage d’une discipline qui fut un ornement intellectuel parmi d’autres des oppressions coloniales[3].

Particularités des sociétés de l’écrit

Déjà rappelée à plusieurs reprises lors des Séminaires de Salagon, la situation de l’ethnobotanique est particulière dans les sociétés qui non seulement consignent dans l’écriture le dénombrement des choses, mais, dès les premiers temps, y expriment de la pensée (le bouleversement a lieu en Mésopotamie voici plus de cinq mille ans).

Il faut le souligner une nouvelle fois : l’ethnobotanique amazonienne ou togolaise ne peut être abordée de façon similaire à celle qui, en Chine ou en Europe, côtoie l’écrit depuis des millénaires. La présence parallèle de celui-ci n’est jamais neutre. Les “terrains” de l’ethnobotanique dans les sociétés occidentales sont tous plus ou moins sous influence écrite. La part donnée à l’Antiquité méditerranéenne au séminaire de Salagon[4] en rappelle l’importance fondatrice.

Comme la chose écrite fournit déjà, par nature, des repères dans le temps, on voit mieux ses incidences sur l’oralité que les passages inverses. Il n’en reste pas moins que la transmission orale reste active dans les sociétés les plus dépendantes du texte, se reconstituant sans cesse dans les marges.

Les influences écrites récentes peuvent modifier profondément ce qui aurait pu appartenir d’abord au seul domaine vernaculaire, aussi bien dans nos sociétés[5]. En reprenant un exemple classique : qu’en est-il ainsi des modes de constitution des “savoirs traditionnels” relatifs à l’action sédative de l’aubépine ? Encore ignorée par la 2e édition de Cazin, en 1868[6], peut-être diffusée par la vulgarisation à la fin du XIXe siècle, cette connaissance semble aujourd’hui distribuée dans à peu près toute l’aire européenne de la plante[7]. Même par défaut de témoignage, l’écrit peut aider le questionnement.

Aujourd’hui, les nouveaux modes de diffusion de la “connaissance des plantes”, des “stages salades sauvages” à Internet, intéressent par eux-mêmes la démarche ethnobotanique : on interrogeait les “vestiges de la tradition”, on en est à tenter de suivre la production du “temps réel”. L’accès à la “nouvelle relation” aux plantes (utiles, ornementales, symboles, etc.) dans sa genèse même exigera la rigueur de l’ethnologue participant plus que le travail d’inventaire du fait social accompli.

Bien des interrogations restées en suspens à l’analyse d’une enquête orale peuvent trouver à s’éclairer dans les textes, parfois très anciens, mais aussi dans la production livresque/médiatique contemporaine.

D’où ce rappel insistant : dans nos cultures les bibliothèques[8] sont frontalières des terrains. Connaissance et/ou pratiques notées lors des enquêtes interfèrent souvent avec des données “établies”, à prendre en compte dans la mesure du possible.

Dans nos sociétés, commenter la question “C’est quoi l’ethnobotanique” amène forcément à évoquer le double arrière-champ oral et écrit. Rien n’y sépare l’espace de la parole (serait-ce dans le contexte urbain le plus actuel) de celui du texte, lui-même élargi/dissocié par l’image[9] et les divers remaniements informatiques.

Une autonomie de l’ethnobotanique ?

« Haudricourt avait coutume de dire : “il n’y a ni ethnobotanique ni ethnolinguistique, il n’y a que de la bonne ethnologie et de la bonne linguistique” »[10]. De son côté, Claude Lévi-Strauss, concluant son hommage à Haudricourt, écrit qu’il “eût été impossible de restituer [le mythe analysé] sans faire simultanément appel aux données de l’ethnographie, de la linguistique et de la botanique : trois domaines que André-Georges Haudricourt s’est toujours refusé à séparer par ce qu’on a longtemps pris pour une coquetterie d’érudit, alors qu’en fait il ouvrait en pionnier une voie où le développement de ces trois sciences les engage, et leur permet d’accomplir en commun de nouveaux progrès”14.

Est-il alors utile de chercher à enfermer l’ethnobotanique dans un cadre propre, où de plus ou moins bonnes raisons la distingueraient de l’ethnologie ?

Pendant quinze ans, les “séminaires de Salagon” ont fait de l’ethnologie à prétexte végétal, réunissant surtout des non-botanistes. La rencontre interrogative des intervenants ethnologues avec une plante particulière, ou un fait en relation avec le végétal, validaient leur intervention.

On a pourtant jalonné peu à peu un champ de questionnement définissable.

Sans doute, pas plus qu’une autre science humaine, l’ethnologie ne peut maîtriser toutes les interférences, tous les outils d’analyse du fait social, certains n’apparaissant ou n’opérant qu’à grande distance du terrain. Cependant, la distance conduit parfois à préciser ce qu’on privilégie.

Il semble qu’“ethnologie” s’associe à d’autres noms de disciplines quand celles-ci supposent une technique, une maîtrise particulières : psychiatrie, linguistique, musicologie... “Ethnopsychiatrie” ou “ethnomusicologie” prêtent beaucoup moins à débats.

L’ethnobotanique serait-elle donc trop diffuse ?

Il y a l’influence de la “petite plante”, longtemps regardée avec commisération (et aussi bien ceux qui s’y intéressent), celle du langage des fleurs, de l’œillet à la boutonnière, etc. Mais c’est aussi que la botanique et l’écologie végétale ne se sont, dans les faits, que peu manifestées en compagnie de l’ethnobotanique, la première étant surtout requise comme aide aux identifications (voir plus bas).

La relation aux plantes pour elle(s)-même(s) est absente des textes les plus importants qui devraient y consacrer au moins un chapitre. En témoigne Les lances du crépuscule, de Philippe Descola (Plon, 1993), relation magnifique d’un terrain de longue durée chez les Jivaro Achuar de la forêt équatoriale, en haute Amazonie. De cet environnement-même, on pouvait attendre une présence de la flore autre “qu’en creux”. Ceci indépendamment du fait que l’espace de résonance ainsi ouvert a permis d’appréhender la construction, dans la culture étudiée, d’une “idée de la nature” qui contrevient au dualisme classique nature/culture[11].

Pas plus que dans le récent ouvrage d’E. Coccia (cf. note 3), on n’a ici la moindre allusion à une approche où l’on tente de cerner ce qui, dans un fait social associé aux plantes, les implique en tant que singularité(s) vivante(s).

Position où pourrait bien s’exprimer le plus particulier de la recherche ethnobotanique.

Avec l’ethnologie, quelle botanique ?

La botanique descriptive, en tant que méthode d’identification et de dénomination savante des plantes, intervient déjà dans les outils de l’ethnologie au même titre que la maîtrise d’une ou de plusieurs langues étrangères et/ou anciennes quand on explore les bibliographies. La communication à propos de plantes (autant du côté recueil de l’information qu’en ce qui concerne son analyse) implique de savoir parfaitement de quoi on parle, étant d’emblée souligné que la part naturaliste de l’ethnobotanique ne s’arrête pas au registre descriptif[12].

Facile dans le domaine européen, où chaque pays dispose d’ouvrages d’identification performants, du guide de poche à la flore savante, elle se complique dans les régions tropicales. En Indonésie, au Gabon ou en Amazonie, le nouveau venu chez les plantes ne peut s’y retrouver sans l’assistance du botaniste compétent, sinon d’un institut détenteur d’herbiers de référence.

Cependant, comme il est déjà signalé plus haut, les sociétés ne prennent à peu près jamais en compte l’ensemble de la flore présente dans leur aire culturelle (hors attention savante). Pour ce qui concerne l’Europe — mais aussi dans beaucoup de régions du Monde, indépendamment des climats et de la richesse florale —, cette fraction atteint rarement les 20%17. Dans nos pays, à l’échelle départementale, entreprendre un terrain à velléités “généralistes” signifie donc savoir reconnaître quelque cent-cinquante espèces “sauvages”.

Il ne s’agit cependant que d’un premier pas.[13]

Si le B,A, BA naturaliste suppose d’arriver à identifier un végétal non nommé, ou décrit trop approximativement par les informateurs, le questionnement ethnobotanique considère beaucoup plus que les espèces comme unités taxonomiques[14] : il prend en compte le “ressenti” qu’on en a, leur description vernaculaire, la perception non savante de leur habitat, etc., sans parler des emplois matériels et immatériels.

Parvenir à l’accord sur l’identité d’une plante dans l’échange avec les informateurs est le préalable obligé à ce qui se pense et ce qui sur dit à son propos, où les repères naturalistes peuvent encore s’avérer incontournables[15].

C’est ici que la botanique devient plus qu’un outil de précision : elle donne accès aux questionnements, entre autres, de “l’écologie des savoirs”, où l’on prend simultanément en compte les contingences culturelles et naturelles — ce dernier terme qualifiant dans nos régions des espaces tous plus ou moins dépendants de l’action humaine. Ainsi, à quels critères se rapporte l’universalité ou le particularisme d’un savoir associé à une plante commune ? Que peut enseigner l’attention aux rapports unité culturelle/diversité des milieux, diversité culturelle/unité du milieu ? etc.[16]

L’ethnobotanique est bien un pays autonome du continent ethnologie[17].

Si l’étude de la relation avec la plante ne suppose pas forcément de connaître, dans le registre botanique, plus que l’espèce dont on parle (le Séminaire en a fourni des exemples convaincants), l’aptitude à manier une flore, et plus encore à s’y retrouver dans l’interprétation des milieux, à y analyser l’éventuelle action humaine, etc., est indispensable à l’ethnobotanique où l’on prend en compte plus qu’une seule plante : tout ou partie de l’environnement floral[18].

Quelques intentions pour le 16e séminaire

Pour répondre aux attentes du thème en miroir retenu cette année, il est nécessaire que les interventions, outre l’attention aux généralités rappelées ici, se réfèrent explicitement à l’invite elle-même : qu’elles se regardent “faisant de l’ethnobotanique”, témoignant ainsi des raisons de leur propre démarche.

Il ne s’agit ni de paraphraser, ni de construire, pour l’occasion, une attitude autocritique. On attend plutôt que, dans l’élan du commentaire sur un thème a priori considéré comme appartenant au registre de l’ethnobotanique, on le voie se construire en rapport conscient à une discipline où ce qui revient en propre au végétal est rarement explicité.

Ceci indépendamment du contexte, “traditionnel” ou contemporain, rural ou urbain.

Pour autant, cet appel à communications ne s’apparente en rien à un programme de concours ! Le sujet de la communication importera moins que son adéquation au thème, dont il devra aider à préciser le questionnement.

Toute proposition d’intervention devra donc dire en quoi elle se suppose en cohérence avec les attentes.

On attend bien de rencontrer l’ethnobotanique pour elle-même ![19]

Comité scientifique

  • Pierre Lieutaghi, ethnobotaniste et écrivain
  • Danielle Musset, ethnologue, ancienne directrice du Musée de Salagon
  • Jean-Yves Durand, ethnologue, CRIA-UM (Portugal) et IDEMEC (Aix-en-Provence)
  • Pascal Luccioni, maître de conférences de grec, Université Lyon III – HiSoMA
  • Raphaële Garreta, ethnologue, Conservatoire botanique national des Pyrénées et Midi-Pyrénées
  • Élise Bain, ethnologue et coordinatrice du séminaire, Musée de Salagon.

Modalités de soumission

Les propositions, un résumé de 5000 caractères maximum, sont à renvoyer
avant le 31 mai 2017 à l’adresse suivante : elisebain chez hotmail.fr

Actes : les communications, après soumission à relecture, feront l’objet d’une publication dans les Actes des séminaires de Salagon.
Références

[1] Certaines forêts acquises à la lumière pourraient héberger des divinités de même nature, comme la fée russe du bouleau.

[2] Exemplaire est l’ouvrage récent d’Emmanuele Coccia, La vie des plantes, Une métaphysique du mélange, 192 p., Rivages, 2016. À la fois érudit, très bien écrit, maladroit, subtil, bancal, éclairant, ce livre doit être lu déjà pour instruire la question de la “nouvelle appréhension” du végétal. “Les plantes (...), la blessure toujours ouverte du snobisme métaphysique qui définit notre culture”, y sont approchées en façon “d’objet théorique” plus que dans leur juste réalité “mondaine” — terme du vocabulaire philosophique (agaçant, contradictoire) de l’auteur. Comme elles doivent répondre aux prémisses fondatrices de la réflexion, il leur est attribué, dès le début de l’ouvrage, une position biologique/écologique erronée : (Les plantes) “n’ont pas besoin de la médiation d’autres êtres vivants pour survivre. Elles ne le désirent pas” (p. 20). C’est oublier le rapport premier au règne des Mycètes (les champignons, qui ne sont pas des plantes) via la mycorhization, dont on a déjà des traces voici quatre cents millions d’années, et la co-évolution avec les insectes, sans parler de l’influence des sociétés humaines. Bien des formulations de l’auteur, souvent percutantes, valent d’être

[3] Bien que de façon un peu rapide, J. Belin-Milleron, un auteur des années 1950 oublié à tort, a eu le mérite de faire le point sur les relations entre plantes et pouvoir : “Les bases psycho-naturalistes de l’ordre social. Étude ethnobotanique”, L’ethnologie, 51, p. 137-147, 1956. On en retiendra un passage (à situer en un temps où l’écologie politique n’a encore aucun repère écrit en français) : “Alors que, jadis, l’homme était avec les êtres et les choses, les modernes accomplissent sans eux, contre eux dans une large mesure, l’aventure de leur destinée” (p. 147).

[4] Grâce à Pascal Luccioni, Valérie Bonnet, Marine Bretin-Chabrol...

[5] Dans les années 1980, Secrets et vertus des plantes médicinales, édité par Sélection du Reader’s digest, largement diffusé, avait conduit certains de nos informateurs à modifier des préparations médicinales comme l’huile de millepertuis.

[6] Dr F.-J. Cazin, Traité pratique et raisonné des plantes médicinales indigènes. 3e éd., XXVIII, 1189 p. et atlas 40 pl. coul., Paris et Boulogne-sur-Mer, 1868 (lère éd. 1850). Reprint 1997. Ouvrage français majeur du XIXe siècle. Cazin, médecin humaniste, observateur remarquable, est le fondateur de la phytothérapie savante de langue française. Il relate des emplois populaires du Nord de la France.

[7] Un groupe de jeunes ethnobotanistes, qui se sont rencontrés au séminaire de Salagon, s’interroge sur cette situation paradoxale de l’aubépine.

[8] Désormais en partie numérisées. Les anciens “fichiers matières” des grandes bibliothèques spécialisées (Muséum, etc.) ne le sont pas. À moins que, déclarés obsolètes, on les ait mis au recyclage, ils proposent toujours une quantité de données à explorer. Les revues scientifiques et leurs tirés-à-part sont loin d’être tous devenus accessibles. On y trouve beaucoup d’informations importantes.

[9] Dans les sociétés qui figurent les plantes, une “icono-ethnobotanique” est à conduire (sans nécessité de spécification !). Le végétal peut sembler se fondre très tôt dans le registre ornemental (telle l’acanthe depuis les chapiteaux corinthiens), mais il continue d’exprimer plus que sa seule identité dans l’image, jusqu’à nos jours. En témoigne l’emploi de la feuille de chêne par le frontiste Bruno Mégret, candidat à la présidence de la République en 2002 (outre sa permanence sur le képi des généraux...). Dans Une ethnobotanique méditerranéenne (Actes Sud, 2017), je tente la brève analyse de quelques représentations florales de la Renaissance à propos de l’amandier, du cyprès et de l’oranger.

[10] Cité par Serge Bahuchet et Bernadette Lizet, note 3. 14 Source note 5.

[11] Précision bonne à rappeler : “À la différence de l’ethnographie qui enregistre et interprète, l’ethnologie s’efforce de mettre au jour les principes qui gouvernent le fonctionnement des différents systèmes identifiables par hypothèse au sein de chaque société (...), ouvrant ainsi la voie à la comparaison avec d’autres cultures” (Ph. Descola, Les lances du crépuscule, p. 166). C’est une dérive étonnante qui, de nos jours, fait de surcroît abandonner l’adjectif dans “anthropologie sociale”. L’enflure dénominative conforte la classification hiérarchisante de la discipline. Le “transhumanisme” qui menace va-t-il produire une trans-anthropologie ? Il sera bon de revenir au “post-scriptum” des Lances du crépuscule, “une écriture de l’ethnologie” : exposée au risque d’enfermement dans son propre discours, l’ethnologie a besoin de leçons d’humilité.

[12] « La botanique (...) est aussi un mode de rapport au végétal qu’il faut interroger. Il faut étudier les botanistes, leurs manies, les raisons de leurs façons de faire, leur tribu... de même qu’il faut étudier celle des ethnobotanistes, comme on a commencé de le faire. En ce sens, l’histoire de l’irruption de la manière “linnéenne” et de sa domination sur la linguistique ou plus exactement la phytonymie scientifique à partir du XVIIIe est un sujet en soi, et aussi l’une des raisons pour lesquelles l’histoire et l’épistémologie de nos disciplines ne doit pas être séparée de l’anthropologie du présent » (note de Pascal Luccioni).

[13] R. Portères parle de “taux d’ethnobotanicité”. Cet outil d’interprétation, d’une utilité certaine mais d’emploi problématique, est discuté dans P. Lieutaghi, L’herbe qui renouvelle, p. 36-39, 1986. Voir aussi, à la note suivante, le cas particulier de certaines sociétés insulaires.

[14] “Espèce” est un concept savant, exprimé par le binôme linnéen : Salvia officinalis, Avena sativa, etc. L’ethnologie parlera plutôt “d’unité taxonomique” : ce qui, plante ou partie de plante, prête à dénomination vernaculaire, hors toute hiérarchisation savante. Par exemple, en Provence le coquelicot se distribue en au moins deux unités taxonomiques : gau-galin (allusion au coq et à la poule) pour la plante fleurie, rouelo pour la rosette de feuilles basales, aliment de ramassage. Des sociétés insulaires distinguent, dans la flore de leur territoire, plus d’unités taxonomiques que celles de la botanique savante : les Hanunoo de Mindoro, aux Philippines, avaient ainsi dans les 1600 catégories taxonomiques pour moins de 1200 espèces linnéennes (H.

C. Conklin, “Ethnobotanical problems in the comparative study of folk taxonomy”, Proceedings 1957, Pacific science congress of the Pacific science association, 4, Bot., p. 299-301, 1962). À propos de la botanique savante, Pascal Luccioni dit « aux jeunes gens qui essaient de faire de l’ethnobotanique : (...) vous avez le droit et le devoir de considérer que cette façon d’appréhender et de décrire et de “compter” le vivant n’est pas la seule, n’a pas de dignité particulière et imprescriptible. »

[15] Quand des plantes semblent sans identité vernaculaire, qu’on ne dispose pas de description utile, la résonance des sources écrites peut aider à comprendre de quoi il est parlé. L’anonymat n’annulant pas l’importance éventuelle de l’information associée à un végétal.

[16] Pour ce qui concerne “l’écologie des savoirs”, cf. P. Lieutaghi, Badasson & Cie, 2009, p. 567-594.

[17] ... « Mais il est sans doute le seul à être parcouru de tant de peuplades d’amateurs et d’incultes disciplinaires (...). Et ce pays résiste aussi aux forces tectoniques qui voudraient le pousser vers les contrées d’une ethnobiologie généraliste (...). Pourquoi, d’ailleurs, (l’ethnobotanique) est-elle la seule des ethnodisciplines à avoir quelque notoriété dans le grand public ? (...) La botanique n’est pas plus facile que l’ornithologie, par exemple. On constate néanmoins l’existence de beaucoup plus d’ethnologie à prétexte végétal (p. 6) qu’à prétexte aviaire ». (Note de J.-Y. Durand. — Cette remarque se relie de près au questionnement central du présent séminaire).

[18] Les champignons, désormais Règne à part entière (Mycètes), peut-être plus proches de l’animal que du végétal, échapperaient-il du même coup à l’ethnobotanique ? Plutôt que d’envisager, même en plaisantant, une nouvelle ramification de l’ethnologie, on rappellera leurs alliances habituelles avec les plantes.

[19] Merci à Élise Bain, Danielle Musset, Raphaële Garreta, Pascal Luccioni et Jean-Yves Durand, pour leurs commentaires dont cet appel à communications tient compte au plus près.

Colloque
C’est quoi, l’ethnobotanique ?
Du 5 au 7 octobre

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