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Colloque : « Penser la « race » et le racisme aujourd’hui » (Montpellier, 12/05/2016)

samedi 9 avril 2016, par Dominique Taurisson-Mouret

  • Colloque organisé par Aurélie Knüfer (Université Paul-Valéry Montpellier III / CRISES), Lambert Dousson (ENSAM Montpellier) et Marion Bernard (Université de Poitiers)
  • Salle des Colloques 1 - Rue du Professeur Henri Serre, Montpellier, France (34)

L’objet de cette journée d’études sera double : il s’agira, d’une part, de présenter et de discuter des recherches françaises actuelles menées en philosophie et en sciences sociales sur les « concepts » de « race » et de racisme ; et d’autre part, de voir comment les outils critiques qu’elles proposent peuvent être mis en œuvre pour penser une actualité dont il n’est pas nécessaire de souligner le caractère préoccupant.

Axes

1. Doit-on parler de « races », et pourquoi ?

Est-il possible de récupérer le terme de « race » pour passer d’un usage descriptif à un usage critique ? L’ouvrage récent de Magali Bessone, Sans Distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques, montre que si l’idée de « race » n’a aucune pertinence d’un point de vue biologique, elle est cependant socialement construite[1]. Elle a par là même une existence et des effets bien réels (discrimination, stigmatisation), contre lesquels on ne pourrait lutter politiquement qu’en faisant précisément usage de ce « concept ». « Les races sont réelles parce que la catégorisation raciale existe et entraîne une stigmatisation, une domination et une perpétuation des inégalités sociales, politiques et économiques en défaveur des minorités raciales dans nos sociétés contemporaines », écrit Magali Bessone[2].

Peut-on ou doit-on continuer à parler de « races », dans la mesure où, pour reprendre les termes d’Hourya Benthouami-Molino, elles sont un « fantasme politique [aux] effets bien réels »[3] ? Qu’il existe des processus de « racialisation » — terme qu’il s’agira de préciser — nous autorise-t-il à affirmer que les races sont « réelles » ? Et, si on se place sur le terrain de l’usage du terme dans l’espace public, une telle décision est-elle stratégiquement pertinente et peut-elle effectivement permettre de lutter contre le racisme ?

Or, s’il existe un large consensus, dans les sciences sociales, pour affirmer que la « race » n’est pas une réalité biologique, il n’en reste pas moins que cette notion est parfois encore utilisée aujourd’hui dans les sciences du vivant, notamment en génétique des populations, dans les recherches portant sur « la population bio-géographique »[4]. Elle fait même un retour inattendu et problématique dans le champ des sciences cognitives, sous la forme d’une hypothèse inversée : la classification par races serait l’effet d’une pente cognitive naturelle, résultat de l’évolution humaine. En outre, le succès de la généalogie et des tests génétiques d’« ascendance bio-géographique » proposés par certains laboratoires à un large public, peuvent faire craindre le retour et la diffusion, sous de nouvelles formes apparemment plus neutres, des anciennes catégories raciales[5]. C’est pourquoi, comme l’écrivent Claude-Olivier Doron et Jean Paul Lallemand-Stempak : « Les sciences sociales ont pris très au sérieux le fait que les nouvelles techniques pour analyser les polymorphismes génétiques (…) les obligeaient à affiner leurs discours et à prendre du recul par rapport à l’assertion quelque peu simpliste selon laquelle “les races sont une construction sociale n’ayant aucune réalité biologique” »[6]. Les rapports historiques entre les sciences naturelles, sociales ou philosophiques, l’histoire coloniale et le racisme sont lourds : que penser de ce souci renouvelé d’honnêteté scientifique et de ses effets publics ? Plus largement, que penser des démarches renouvelées de reconnaissance des races, qu’elles soient plus ou moins critiques ? Dans quelle mesure est-on condamné à reconnaître la réalité des races pour ajuster la critique ?

2. Définir le « racisme »

Pas plus que celui de « race », le « concept » de « racisme » ne semble aisé à définir. D’ailleurs, ne faudrait-il pas parler de racismes au pluriel et acter qu’il n’y a pas un, mais des racismes ? Selon Claude-Olivier Doron, les définitions du racisme auraient ainsi été trop longtemps marquées, par une dichotomie « artificielle » et « mystifiante » entre « universalisme » et « différencialisme », « monogénisme » et « polygénisme », ou encore « égalitarisme » et « essentialisme des différences » — la pensée « raciste » étant systématiquement associée au deuxième terme de ces alternatives[7]. Ce faisant, ces définitions auraient eu une fonction d’occultation en ce que, « systématiquement surdéterminées par le problème de l’altérité », elles auraient permis d’exempter de « racisme » « ceux qui ne [correspondaient] pas aux critères qu’on [avait] définis a priori »[8].

Magali Bessone, quant à elle, pointe le biais américano-centré des recherches critiques mondiales sur le racisme, correspondant pourtant à un terrain et un contexte socio-historique particulier, marqué par le « problème noir ». Or il faut prendre en compte les spécificités qui donnent aux racismes des déclinaisons différentes. Notamment, il importe pour elle d’assumer enfin de travailler sur ce qu’elle nomme « dilemme français » en écho à l’ouvrage célèbre aux Etats-Unis de Gunnar Myrdal, The American Dilemma : the negro problem and Modern Democracy (1944). La France est marquée par une histoire coloniale particulière, complexe, violente (guerre d’Algérie), et non encore terminée ; par la mémoire de Vichy et de l’antisémitisme. Ne faut-il donc pas se doter d’outils d’analyses spécifiques pour analyser la question du racisme français envers les « immigrés », les Rom, etc. ?

D’un autre côté, cette pluralité de « racismes » nationaux ne doit pas empêcher de prendre en compte des problématiques transversales. Il s’agira ainsi encore de s’interroger sur ce que Hourya Benthouhami-Molino appelle la « spécificité du racisme post-colonial »[9], mais aussi sur l’opposition convenue entre racisme biologique et racisme différencialiste ou culturel. Enfin, quelle est la place de l’analyse du racisme dans le questionnement intersectionnel ? Des recherches récentes comme celles d’Elsa Dorlin ont mis l’accent sur le lien généalogique entre « sexisme » et « racisme »[10]. Comment l’approche intersectionnelle permet-elle à la fois d’enrichir la compréhension du phénomène, dans quelle mesure nous invite-t-elle à le redéfinir ? Une telle approche nous amène-t-elle à dissoudre la question du racisme ? Enfin, dans la mesure où l’absence de « race »[11] (blancheur) peut avoir elle-même une signification raciste, les travaux de Shannon Sullivan nous invitent à déplacer la question du racisme vers l’analyse critique des privilèges raciaux, et à ne pas se contenter de l’étude des discriminations envers les personnes « racisées ».

Il s’agira donc de se demander comment élaborer une définition du « racisme », suffisamment large pour embrasser la pluralité de ses formes et permettre de le déceler là où on n’a pas pris l’habitude de le voir, mais en même temps assez précise, de sorte qu’il ne devienne pas un concept « fourre-tout », recouvrant des formes hétérogènes de domination et de discrimination.

Pour terminer, c’est sur la causalité circulaire « race » / « racisme » qu’il sera opportun de se pencher. C’est la tendance à reconduire le racisme à une forme de xénophobie spontanée, d’intolérance populaire, liée à l’absence d’éducation, et/ou aux dépressions économiques qu’il s’agit d’interroger radicalement. Ainsi, pour Éric Fassin, la « race » est un produit des politiques publiques, et c’est cette race qui serait, selon lui, cause du racisme : « Le racisme est l’effet de la race et non sa matrice », écrit-il[12]. Il parle alors de « politique de la race » – au sens où la race devient l’effet ou le produit d’une politique pouvant dans cette perspective être qualifiée de « raciste »[13]. L’approche épistémologique rencontre ainsi la question, souvent réduite à sa figure rhétorique, du rapport entre l’individu et la communauté (réelle et/ou imaginaire : société, peuple, nation, État) dans la production de la race et du racisme. C’est ce qu’il s’agira de discuter : l’approche par le racisme indiviuel et/ou populaire est-elle totalement dénuée de pertinence et faut-il lui substituer une appréhension par « en haut » du phénomène ?
Notes

[1] Bessone Magali, Sans Distinction de race ? Une analyse critique du concept de race et de ses effets pratiques (Paris, Vrin, 2013.

[2] ibid., p. 186.

[3] Bentouhami-Molino Hourya, Race, cultures, identités. Une approche féministe et postcoloniale, Paris, PUF, 2015, p. 84.

[4] Sur ce point, voir l’ouvrage de BLISS Catherine, Race decoded. The Genomic Fight for Social Justice, Stanford University Press, 2012.

[5] Nash Catherine, « Génétique récréative, race et liens de parenté », in L’Observatoire de la génétique,

[6] Doron Claude-Olivier et Lallemand-Stempak Jean-Paul, « A New Race Paradigm ? », in La Vie des idées, http://www.booksandideas.net/A-New-Race-Paradigm.html.

[7] doron Claude-Olivier, ibid., p. 10.

[8] doron Claude-Olivier, ibid., p. 11. Voir aussi l’essai fondamental d’Etienne Balibar, « Y a-t-il un “néo-racisme” ? », in Etienne Balibar et Immanuel Wallterstein, Race, nation, classe. Les identités ambiguës, Paris, La Découverte, 1988.

[9] Bentouhami-Molino Hourya, op. cit., p. 7.

[10] Sur ce point, voir en particulier l’ouvrage d’Elsa Dorlin, La Matrice de la race, Paris, La Découverte, 2009.

[11] Cf. Didier Fassin et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006.

[12] La « question rom », in É. Fassin, C. Fouteau, S. Guichard, A. Windels, Roms et riverains. Une politique municipale de la race, Paris, La Fabrique, 2014, p. 41

[13] Idem. Cf. également Cette France-là (collectif), Xénophobie d’en haut. Le choix d’une droite éhontée, Paris, La Découverte, 2012.

Programme

8h30 : accueil des participants.
9h : présentation de la journée.

Épistémologie du racisme

9h15 : Marion Bernard (ATER de philosophie, Université de Poitiers) : « Racisme populaire et racisme savant. Retour sur le cas de Nouville, un village français »
10h15 : Elsa Dorlin (professeure de philosophie, Université Paris VIII) : De la hiérarchie des races à la théorie de la coopération entre les mâles : épistémologie des sciences de la domination.
11h15 : Magali Bessone (professeure de philosophie, Université de Rennes 1) : Le racisme est-il un manque de respect ? Eléments pour une analyse dispositionnelle du racisme.
12h15 : déjeuner

Construction de la race

14h15 : Julien Beaugé (docteur en sciences politiques, Université d’Amiens) : « La »question du voile« , une question raciale ? Remarques sur la »racialisation« des musulman-e-s »
15h15 : Marion Lièvre (post-doctorante en ethnologie, Université de Tours) : « la question rom à Montpellier » : entre « politique de la race » et miroir de l’ethnicisation de la société française.
16h15 : Alexis Cukier (docteur en philosophie, Université de Nanterre) : « De la division raciale du travail ».
17h15 : Discussion générale et conclusion.

Contact : Aurélie Knüfer (aurelie [dot] knufer [at] gmail [dot] com)

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