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Justice au Soudan, 1892-1893

mercredi 14 octobre 2009, par Dominique Taurisson-Mouret

Bonnetain, Raymonde, Une Française au Soudan sur la route de Tombouctou, du Sénégal au Niger, présent. de J.-M. Seillan, L’Harmattan, 2007 (Autrement mêmes, p. 126-127

A Bafoulabé (Près de Kayes)
« […] Bafoulabé m’apparaît sans autre utilité que celle d’abriter, grâce au très relatif confort de son poste, le commandant du cercle, c’est-à-dire le le monsieur qui perçoit l’impôt de la Province, rend la justice aux indigènes et, par exemple, fait restituer à leurs maîtres « légitimes » les « esclaves » qu’on leur a volés.
Tel est du moins un des cas que j’ai vu porter devant ce juge de paix militaire. Et, entre parenthèses, cette façon de plaider gratuitement devant un seul juge qui, connaissant le pays et ses langues, ne peut être trompé par des interprètes toujours achetables, et qui tranche les débats en accommodant l’équité, nos façons de voir, notre code et les habitudes locales, m’a semblé très sage, - très politique. [Note de l’auteur : Je parle ici des plaideurs noirs. Quand il y a des plaideurs blancs comme à Kayes, il faudrait que l’officier sût un peu de droit, ce qui n’est pas. D’où des jugements effarants. ]
Au surplus. j’ai souvent entendu dire à mon mari [1] que la désaffection des Annamites de Cochinchine pour nous, leurs libérateurs, provenait de ce que, un beau jour, nous avions substitué notre magistrature, esclave de la forme, et notre justice (coûteuse et incompréhensible à des cerveaux exotiques) à la justice primitive que rendaient nos administrateurs sortis d’un collège local et spécial où ils avaient appris leur métier. Ceux-ci parlaient la langue des plaideurs, jugeaient vite et sans frais.
On les a remplacés par des licenciés en droit arrachés par la faveur officielle aux délices du boulevard (souvent le boulevard Saint-Michel) ; et, devant ces peaux-de-lapin qui veulent être solennelles, devant ces toges, devant cette barre (de chêne), devant ce Christ, les pauvres Indo-Chinois bouddhistes sont effarés. Plaidoiries, réquisitoires et résumé en français ; des semaines d’attente ; des jours perdus en deplacements, etc., ils n’y comprennent rien ! Qui profite de la réforme ?… L’interprète que payent tous les plaideurs !…
On m’avait conté ça (je reçois tant de coloniaux à mon jour, amis de mon mari ou de mon beau-frère !), et ça ne m’avait point frappée. Aujourd’hui, cela me revient et je pense que si, sous couleur d’enlever le Soudan à des militaires, peu pacificateurs et colonisateurs puisque guerriers par profession ou vocation, on y apporte tout ce qui fleurit ailleurs, la magistrature et nos mœurs ou traditions judiciaires, on mécontentera et on irritera le noir comme on l’a fait, paraît-il du Cochinchinois, et ce pour le seul résultat d’enrichir les interprètes, qui deviendront ici les plus gros propriétaires fonciers, comme ils le sont déjà dans notre Extrême-Orient. »


[1Paul Bonnetain, correspondant du Figaro, reporter au Tonkin en 1884-1885 sur les traces des troupes françaises, avait décroché une mission « scientifique » au Soudan commanditée par le ministère de l’Instruction publique et le sous-secrétariat d’État aux Colonies. il était chargé par le premier « d’étudier, au Soudan, les questions relatives à l’ethnographie des peuples habitant notre colonie » ; le second l’invitait à se rendre à Kayes, la capitale d’alors, pour y aider « M. Penel dans la préparation du code de justice indigène, ce qui permettrait d’achever beaucoup plus tôt cette œuvre importante »

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