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« Production des savoirs et écrits personnels à l’époque coloniale » — LAM Bordeaux — Du 6 septembre au 6 octobre 2017

mardi 10 octobre 2017, par Dominique Taurisson-Mouret

Coordination : Daouda Gary-Tounkara, Maëline Le Lay, Ophélie Rillon.

Présentation & Programme

Des études récentes se sont penchées sur l’expression de la subjectivité des colonisés, sujets ou citoyen-ne-s, non plus uniquement par l’étude littéraire de textes publiés, intégrés dans le système littéraire, voire canonisés, mais en optant pour une analyse socio-historique d’écrits personnels d’Africain-e-s.

Ces écrits personnels – répondant à un mode particulier d’écriture du quotidien a priori non destinée à la publication – sont de diverse nature ainsi qu’en témoignent par exemple, les différents documents étudiés par les contributeurs d’Africa’s Hidden Histories. Everyday Literacy and Making the Self. Dans l’introduction de cet ouvrage collectif (traitant essentiellement de la période coloniale), Karin Barber parle de « tin-truck literacy » pour désigner ces écrits intimes conservés dans des malles (cantines) comme autant de pratiques nouvelles du rapport à soi et au collectif.

De son côté, Jan Blommaert, prolongeant les recherches pionnières de Johannes Fabian au Katanga sur les écrits historiques du peintre Tshibumba Kanda Matulu, propose la notion de grassroots literacy pour définir un type d’écrits qui sont le fait d’individus ordinaires (en tous cas d’« auteurs » non reconnus comme tels), principalement issus de contextes peu coutumiers des pratiques scripturales et pour lesquels l’écrit n’a pas forcément vocation à être publié. Du point de vue formel, ces textes étudiés par Fabian et Blommaert sont généralement caractérisés par une forte hétérodoxie linguistique et graphique, également par une alternance linguistique (code-switching/mixing). Du point de vue de leurs enjeux de création et de réception, il est à noter que, contrairement aux tin-truck writings, ils n’appartiennent pas spécifiquement au registre de l’intime mais visent davantage la production de savoirs.

En dépit de la difficulté d’acquérir, dans le système colonial, la pleine légitimité et l’autorité que confère le statut d’auteur, certain-e-s Africain-e-s ont saisi les opportunités offertes dans ce cadre pour s’exprimer et donner à lire leur interprétation du monde. Des personnalités formées au contact d’administrateurs, comme Amadou Hampâté Ba ou Fily Dabo Sissoko au Soudan (Mali), ont produit des écrits originaux sur les sociétés locales et les systèmes de pouvoirs. De même, à une période durant laquelle l’historicité des sociétés africaines n’était pas réellement admise, des acteurs comme Souleymane Kanté, commis guinéen en poste en Côte d’Ivoire, écrivirent ou réécrivirent l’histoire régionale précoloniale, à partir du n’ko, un alphabet spécialement créé par lui-même pour retranscrire le malinké. Ces écrits, alors passés sous les radars des chercheurs, commencent à être redécouverts aujourd’hui (Simonis, 2013). Quelles seraient alors les spécificités des écrits personnels liés à la production de savoirs, publiés ou non ?

Par ailleurs, les cas étudiés par Fabian, Blommaert mais aussi Mbodj dont les travaux sur la littératie au Mali étudiée à l’aune des cahiers des agriculteurs sont particulièrement éclairants (Mbodj 2013), relèvent tous de la période post-coloniale. Qu’en est-il de l’ère coloniale ? Quelles sont les possibilités et limites permises par le contexte colonial dans la production d’écrits personnels ? Quels sont les dispositifs favorisant la mise en texte de savoirs et éventuellement leur diffusion ? On pense bien-sûr à l’école (travaux d’écoliers et documents des maîtres) mais également à d’autres dispositifs de production de supports scripturaux, tels que les revues, journaux, almanachs, le courrier des auditeurs de radios, les bulletins paroissiaux/associatifs/de partis politiques. Que sait-on de l’importance, à l’époque, des écrits épistolaires et des journaux intimes ?

En partant de l’étude de corpus d’écrits personnels produits à l’époque coloniale par des Africain-e-s, cette journée d’étude entend explorer le rôle de l’écrit dans la production de savoirs autochtones. L’historiographie récente a restitué la contribution des « informateurs indigènes » à l’élaboration des savoirs coloniaux, rendant ainsi compte de la co-construction des connaissances (Dulucq & Zytnicki 2006). L’accent a été mis sur les enquêtes, rapports, données, récits historiques collectés et rédigés par les érudits et lettrés africains pour le compte de l’administration coloniale. Mais, au-delà des savoirs scientifiques ainsi produits, qu’en est-il des savoirs sur soi ou sur autrui, des savoirs pour soi constitués au quotidien par les colonisé-e-s ? Comment des écrits à priori « privés » et « individuels » participent-ils de la production de connaissances collectives sur ces sociétés et deviennent – parfois – des écrits publics ? En ce sens, les « lettres de la fiancée » étudiées par Pascale Barthélémy (Barthélémy 2009) sont un bel exemple du brouillage des frontières privées/publiques dans les écrits personnels.

Cette journée d’étude entend ainsi ouvrir un dialogue transdisciplinaire (histoire, littérature, anthropologie, sociologie) autour des écrits personnels et de la production des savoirs dans les sociétés africaines à l’époque coloniale.

Programme

9h : accueil

9h30 : Introduction

10h-11h30 :

  • Etienne Smith (EGE Rabat) & Céline Labrune-Badiane (IEA de Nantes) : « ‘Africaniser’ la ‘bibliothèque coloniale’ ? Production des savoirs sur les petites patries par les instituteurs africains d’AOF (1913-1960) ».
  • Cécile Van den Avenne (université Paris 3) : : « Se construire comme auteur à époque coloniale et faire entendre sa voix : le cas de Moussa Travélé, interprète, ethnographe et folkloriste ».
  • Elara Bertho (CNRS, LAM) : « Écrire pour soi à l’époque coloniale à Damaro (Guinée) : entre autorité, savoir et mise en scène familiale ».

11h30-13h : discussion

13h-14h30 : déjeuner

14h30-17h :

  • Christine Deslaurier (IRD/IMAf), « Les écrits du Prince Louis Rwagasore et de Mirerekano Paul »
  • Pierre Halen (Université de Lorraine), « Les transes d’un sujet problématique : Saverio Nayigiziki ou l’invention méconnue de l’autobiographie en Afrique centrale ».
Colloque
« Production des savoirs et écrits personnels à l’époque coloniale »
Du 6 septembre au 6 octobre

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