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Vient de paraître : « La ’Mission scientifique en Afrique centrale’ du vicomte Robert du Bourg de Bozas, 1901-1902 », Camosine – Les Annales des pays nivernais, n° 166, août 2016

samedi 17 décembre 2016, par Dominique Taurisson-Mouret

Lecture de Serge Tornay (professeur émérite du Muséum national d’histoire naturelle, et ancien directeur du Musée de l’Homme)

« La page de titre porte, en dessous de la photo du vicomte en compagnie de ses amis Karo de la basse vallée de l’Omo, la mention ITIYOPIYA (Ethiopia) en caractères amhariques. En effet, plus qu’en « Afrique centrale » l’expédition du Bourg en 1901-1902 s’est déroulée principalement en Éthiopie.

Le projet initial de Robert du Bourg était de traverser l’Afrique en partant de Zanzibar et de la Côte de l’Océan indien, à travers les territoires que la Grande-Bretagne revendiquait : le Kilimandjaro, les steppes maasai, leurs guerriers, leur exubérante faune, le lac Victoria, les sources du Nil… autant de lieux mythiques qui faisaient rêver. Le contexte historique priva ce projet de tout soutien politique. Mais il en fallait plus pour décourager du Bourg. Il obtint un ordre de mission du Ministère français de l’instruction publique et le soutien du Muséum national d’histoire naturelle. Sa mission sera scientifique, nullement militaire ; elle partira de Djibouti et fera de l’Éthiopie de Ménélik II, dans le temps comme dans l’espace, son parcours le plus long et le plus créatif.

Permettez-moi d’évoquer un événement qui a précédé de douze ans celui du lancement du numéro 166 de Camosine en août 2016. Ce fut l’exposition « De la Mer Rouge à l’Atlantique : la mission scientifique du Bourg de Bozas 1901-1903 » que le Musée de l’Homme et l’Institut Pasteur organisèrent conjointement à la salle du Vieux Colombier de la Mairie du 6e Arr. de Paris, en novembre-décembre 2004.

Le vicomte s’était entouré, au départ de l’expédition à Djibouti, des compagnons les plus compétents : le docteur Emile Brumpt, pionnier de la parasitologie tropicale, François de Zeltner, ethnographe et anthropologue, le Suisse Marc Golliez, ingénieur aux mille métiers et nommé d’emblée chef de caravane, le lieutenant baron Jules-Louis Burthe d’Annelet, Spahi saharien et brillant géographe, et last but not least, l’Éthiopien francophone Daniel Tessema, l’indispensable interprète qui allait suivre la mission jusqu’à Nimule et rapatrier des rives du Nil l’ensemble des personnels originaires de Djibouti et de la Corne d’Afrique. De Zeltner, tombé malade à Goba en octobre 1901, devra quitter la mission à Addis Abeba en janvier 1902, comme le lieutenant baron Burthe d’Annelet parvenu au terme de son année de permission. La mission refit partiellement ses forces en recrutant, à Addis Abeba, le belge Léopold Didier, géologue, naturaliste, qui se rendra particulièrement utile au cours de la dernière étape de la mission à travers le Congo belge.

Robert du Bourg de Bozas paya l’aventure non seulement de sa fortune personnelle, mais de sa vie qu’il perdit sur les rives de l’Ouellé. Cette veillée de Noël 1902 fut la plus cruelle des épreuves pour les compagnons du vicomte, qui, sous la houlette de Marc Golliez, désigné par du Bourg sur son lit de mort comme chef de l’expédition, achevèrent le périple jusqu’aux rivages du Congo français et sauvèrent, pour la famille de l’explorateur comme pour la science, les documents les plus précieux : ceux que nous avons proposés dans l’exposition de 2004 et dont les dépositaires sont les archives de l’Institut Pasteur et celles de la famille du Bourg de Bozas ; le Musée de l’Homme, conservateur de 688 des 885 objets collectés par la mission[1], les expose ici pour la première… et la dernière fois, avant de les transmettre au Musée du Quai Branly, nouveau dépositaire.

Notre exposition mit en évidence les contributions de l’expédition aux diverses disciplines : ethnologie et ethnographie, anthropologie, médecine tropicale, en particulier parasitologie, géographie, géologie, ethno-botanique et ethno-zoologie. Du Bourg était certes chasseur, mais il était bien plus que cela : curieux de tout, il avait une solide formation intellectuelle et artistique, comme en témoigne le somptueux journal de terrain que le vicomte écrivit de sa main entre Addis Abeba et Nimule, prenant ainsi le relais de François de Zeltner. Nous devons à Madame la Comtesse du Bourg de Bozas le privilège d’avoir ce très précieux document dans l’une de nos vitrines. On pourra y admirer la fine écriture du vicomte et son talent de dessinateur.

Retracé par Hubert Verneret dans Camosine, l‘itinéraire de la mission a conduit du Bourg et ses compagnons de Djibouti à Addis Abeba, par Harar (2-21 avril 1901), Imi (2 juin-7 août 1901) et Goba (12 septembre – 7 octobre 1901). Arrivée à Addis le 28 décembre 1901. Séjour heureux à Addis où l’expédition est reçue avec tous les honneurs par Ménélik II. La grande étape suivante (4 mars – 6 juin 1902) sera la marche d’Addis au Nil blanc. La nouvelle caravane comprend, en dehors de nos quatre Européens, 101 soldats de nationalités différentes – afin d’éviter des révoltes et désertions massives. Les bêtes de charge sont au nombre de 204, dont 130 ânes réputés plus robustes et quatre chevaux de selle réservés aux Européens… et deux chameaux rescapés de la maladie du sommeil pour 120 au départ de Djibouti.

C’est au cours de l’étape Addis-Nil que la mission a parcouru la basse vallée de l’Omo, étape magnifiquement évoquée par la photo du vicomte « chez le roi Labouko des Karo ». Les Karo n’ont pas de roi et Labouko est le nom d’un village muguji qui fait partie de l’aire karo. Il faut souligner que les photos de l’expédition, qui avaient été perdues, mais qui furent retrouvées par Denis Ogilvie dans les archives de l’Institut Pasteur, constituent un document de première valeur, pour la qualité des vérascopes (ancêtres de nos diapositives) en 1901 et 1902. Ces photos exceptionnelles furent essentiellement l’ouvrage d’Emile Brumpt, qui fut aussi le médecin de l’expédition et qui hélas ne réussit pas à sauver de ses fièvres Robert du Bourg, qui décéda sur les rives de l’Ouellé le 24 décembre 1902.

Il est légitime de considérer Robert du Bourg, qui avait passé sa jeunesse au château de Prye, près de Nevers, de l’honorer, avec ses compagnons d’aventure comme des figures héroïques de la Belle Époque.

Le numéro 166 de Camosine relate aussi les découvertes scientifiques liées à l’expédition. Il est devenu coutumier de dire que la découverte de Lucy fait partie de ces ‘retombées’. C’est une facilité journalistique : Lucy a été découverte en 1974 à Hadar, en pays afar, au nord-est de l’Éthiopie, dans une contrée que l’expédition du Bourg n’avait pas parcourue.

Serge Tornay, dernier conservateur du département d’Afrique du Musée de l’Homme avant la création du Musée Jacques Chirac au Quai Branly, a fait une étude de la collecte en route des objets ethnographiques, qui doit beaucoup à François de Zeltner, et qui fut l’une des principales collectes de l’expédition, aux côtés des récoltes botaniques, zoologiques et paléontologiques, qui elles sont véritablement à l’origine des missions de Camille Arambourg dans les années 1930 et de celles d’Yves Coppens, à partir de 1967, dans la basse vallée de l’Omo. Emile Brumpt, qui devint en 1919 professeur titulaire de parasitologie à la faculté de médecine de Paris, permit par ses observations et ses prélèvements au cours de mission de faire progresser la connaissance de plusieurs fièvres paludéennes, du mycétome ou pied de Madura en pays galla – forme de cancer qui n’était connue qu’en certains point d’Afrique occidentale -, ainsi que les conséquences désastreuses d’un trypanosome, celui de la mouche tsé-tsé, sur les chameaux, les mulets, les ânes et les chiens. Verneret aurait pu ajouter à la liste des victimes de la maladie sommeil ou narcolepsie, les zébus, les moutons et l’Homme bien sûr. Dans la basse vallée de l’Omo, une population originaire du Soudan qui avait été nommée « Murle de l’Omo », a été victime, dans les années 1910, d’une terrible épidémie de narcolepsie. Les survivants ont été contraints de se faire reconnaître comme une section territoriale nyangatom, celle des NGARIC (de Ngandarec, nom de clan de Murle du Soudan).

La mission scientifique du Bourg de Bozas, de la Mer Rouge à l’Atlantique, publiée par Fernand Maurette (F. R. de Rudeval 1906) est l’un des ouvrages qui ont contribué à sauver la mémoire de cette expédition. Lors de l’exposition de 2004, nous avions posé la question : pourquoi la mission du Bourg de Bozas est-elle tombée dans l’oubli pendant une bonne partie du XXe siècle ? Evidemment le décès du chef de l’expédition, avant son retour en France, est l’une des causes majeures de ce destin peu ‘médiatique’. Aussi est-il légitime de se réjouir de la publication de Camosine 166, 2016, qui contribue à redonner vie à nos héroïques voyageurs. »

La brochure, publiée avec le soutien du Conseil départemental de la Nièvre, est diffusée, pour le prix de dix Euros par « La Pagerie » rue Colonel Jeanpierre, 58000 Nevers

[1] Au total, la mission du Bourg fait l’objet, dans le Grand Registre du MET, le Musée ethnographique du Trocadéro, de 77 + 95 + 709, + 4, soit 885 entrées. Au total, les « enregistrements » MH de la collection du Bourg consignent 64 + 620 + 4, soit 688 entrées. En un siècle, la déperdition serait donc, en nombre absolu, effarante : 197 pièces, soit 22,3% des entrées du grand Registre MET ! Mais gardons-nous d’accuser d’incurie les conservateurs qui se sont succédé au Trocadéro au cours du XXe siècle !

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