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Journal d’Alfred Baudon, extraits

Journal d’Alfred Baudon, administrateur des colonies : Souvenirs de mon 3e séjour au Congo français (1907-1908) : extraits
(Aix-en-Provence, CAOM 67APOM 1-4)

Après deux ans au Sénégal, il a passé sept ans au Congo. Il est venu pour la première fois avec sa femme le 1er janvier 1900 ; depuis sa femme s’est installée en France. Il est affecté à Libreville, puis en 1904 à Brazzaville comme conducteur de travaux publics, puis commandant de vapeur sur le trajet Brazzaville-Bangui (1905) ; c’est lui qui conduisit la dernière mission de Brazza.
En 1906, son bateau désarmé, il devient commissaire de police puis rentre à Marseille où sa famille vit. Il est délégué de la colonie à l’exposition coloniale de Marseille.
Mis à la disposition de l’administrateur du Bas-Congo, il est chargé, fin 1907, de créer une circonscription administrative dans la région de Brazzaville.

Il rejoint son poste, à pied, dans des conditions apparemment difficiles : « Depuis le départ nos porteurs n’ont presque rien à manger, pourtant ils marchent sans se plaindre, admirable stoïcisme d’une race primitive », tout en commençant à exercer - au début, de la manière la plus charitable - l’autorité que lui confère son nouveau statut d’administrateur : « Ce matin sur notre route nous avions trouvé un bahéké en chasse, comme il était porteur d’un fusil à piston, arme dont l’usage est interdit, on l’avait arrêté et il nous avait suivi toute la journée. Ce soir nous l’interrogeons et il n’est pas très rassuré sur le sort qui l’attend aussi est-il très étonné quand après une remontrance on lui annonce qu’il est libre. Des gens de son village qui avaient appris son arrestation veulent nous offrir un cabri que nous prenons mais contre argent, ce qui pour eux est un nouveau sujet d’étonnement. »

Le site du poste ayant été choisi, Baudon procède à son installation avec les moyens du bord : « la colonie ne s’est pas ruinée pour nous outiller d’autant plus que c’est tout ce qu’elle fournit, car nous n’avons aucun ouvrier et que tout doit être fait par les miliciens ». L’expérience lui plaît cependant : « Cet isolement ne m’effraie nullement et même me plairait assez et je serais heureux si j’étais auprès de ma petite famille, c’est là mon seul souci et mon seul chagrin c’est d’être loin des miens. Ici je vais pouvoir étudier et faire quelque chose qui sera bien de moi puisque je suis le premier à venir ici. »

Une fois le diagnostic de la situation établi selon lui : « Ce pays a dû et est encore le pays des abus et des fraudes, mais étant donné le naturel timide des indigènes, je crois qu’il sera facile de redresser tout cela. », il se mesure à ses nouvelles responsabilités dont l’exercice de la justice fait partie : « Je reçois de nombreux visiteurs qui viennent les uns pour l’impôt ce qui n’est pas long à régler, les autres pour des palabres dont on ne peut pas sortir. Au Congo comme partout en Afrique du reste, voir même en Europe il n’y a pas de palabres sans qu’il soit question de femmes… » (11 septembre 1907). C’est ainsi qu’après une tournée destinée à régler un conflit, il rentre à son poste où « Naturellement un tas de monde m’attend et sans avoir le temps de prendre de repas je suis obligé d’écouter les palabres de tous ; il est vrai de dire qu’ils sont longs à écouter il n’en est pas de même pour les régler car c’est toujours le même sujet, une histoire de femme présentée sous un jour différent mais dont le fond ne change pas. » (25 septembre 1907).
Mais, quelques mois plus tard, début 1908, on constate qu’il a adopté une ligne de conduite sur la manière de rendre la justice dans sa circonscription : « […] naturellement jour de marché, jour de palabres et je sais d’avance que c’est une après-midi perdue pour écouter des histoires qui inévitablement commencent : j’étais marié, ou plutôt j’avais marié une femme, comme dit mon interprète et du moment que l’histoire commence ainsi j’en connais le dénouement c’est une demande en restitution de dot, combien en aurais-je entendu de ces réclamations toutes sur le même cliché, toutes aussi stupides et dire que nous sommes là pour cela ; mais que je ne me plaigne pas trop car je suis un de ceux qui en a le moins, à Brazzaville, Mr Bamou et ailleurs c’est encore pire. Mais je dois reconnaître que cela est dû à ce que je reçois mal les gens, que cela se répète et que de ce fait ils n’osent pas trop venir m’ennuyer. » ( 24 février 1908)

Il est, par ailleurs, très critique sur sa hiérarchie et, en règle générale, sur l’administration coloniale.
Ainsi, si les courriers officiels, en provenance plus ou moins régulière de Brazzaville sont « le seul lien qui nous reste avec la vie civilisée et malheureusement ce n’est pas souvent que nous avons des nouvelles. », ils ne contiennent que des « instructions bien vagues et bien peu édifiantes sur la conduite que je dois tenir, mais enfin c’est mieux que rien et au moins s’il arrive quelque chose j’aurais un papier dont je pourrais faire acte. » (5 octobre 1907).
Il avait déjà écrit dans son journal quelques jours auparavant : « le 1er [courrier officiel de Brazzaville] depuis notre installation, et encore ne contient-il que peu de choses. D’abord deux lettres pour l’affaire du milicien, où l’on me fait des observations saugrenues… […] il fallait écrire quelque chose … du reste ils ne doutent pas que je ferai à mon idée. Le reste du courrier se composait de circulaires sans importance du gouverneur. D’instructions sur la conduite à suivre, la politique à adopter, la marche à suivre pour l’occupation, aucunes, cela ne m’étonne pas du reste et j’attendrais peut-être longtemps avant qu’elles n’arrivent. »
Il en rajoute dans l’ironie en déclarant le 22 décembre : « […] outre la lettre, il y avait une circulaire qui intéressait toute le personnel de la région, circulaire rédigée par un homme d’une haute intelligence et animé de très bonnes intentions pour ses collaborateurs et subordonnés. Cette circulaire disait en substance ceci : Lorsque vous aurez à fournir des états, néant, dans un but d’économie pour la colonie vous ne vous servirez pas d’imprimés, vous ferez ces états sur papier blanc. Admirable car des états sont payés par la colonie et le papier blanc par nous, […]. » (22 décembre 1907)

Malgré tout, il paraît plein d’enthousiasme pour remplir au mieux sa mission : « L’homme n’est pas universel et malheureusement mes connaissances ne sont pas très étendues, d’autant que je ne puis y suppléer en consultant les ouvrages spéciaux sur les choses qui m’intéresseraient, mais avec de la patience et de la bonne volonté je pourrai néanmoins faire quelque chose. » (4 octobre 1907)

Mais, quand l’administration lui demande une nouvelle fois de recruter des porteurs pour une expédition, il en profite pour s’exprimer encore très librement dans son journal sur un problème, récurrent dans les colonies : « Inutile de dire qu’aucuns ne sont venus de bonne volonté d’abord et qu’ensuite ils ignorent qu’ils partent pour plusieurs mois. Oh administration voilà bien ton œuvre, par des décrets, des arrêtés, des circulaires, des instructions l’on recommande de ne pas maltraiter les indigènes, de les traiter par la douceur, de ne pas les faire travailler de force, de veiller à ce que les engagements soient librement consentis, etc . et l’on nous met dans l’obligation de violer tous ces règlements, cela à chaque instant. […] aussi toutes les règlementations basées sur l’entière liberté du noir élaborées par les coloniaux en chambre sont-elles inapplicables et nuisibles aux colonies. » (13 novembre 1907)
Il ne manque d’ailleurs pas de stigmatiser, sur le même ton, l’attitude de M. de Martineau, alors commissaire général près du Gouvernement général du Congo : « Mr. de M. règle des quantités de palabres, fait de beaux discours aux chefs, ce pour quoi il est très fort, tout le monde l’approuve bruyamment mais au fond ils se moquent de ce qui a été dit et ils n’en tiendront aucun compte. Je me tiens en dehors de ces histoires qui m’horripilent et qui de plus sont contraires à ma façon de voir, car je suis obligé de reconnaître que je n’ai pas les mêmes idées que Mr de M., aussi comme je veux pas céder ou agir contrairement à ma façon de voir, je préfère éviter les occasions de discuter. »

Et, c’est enfin avec une certaine amertume qu’il se dit très satisfait de son travail, quand, rentrant le 21 février 1907, d’une nouvelle tournée qui lui a permis de faire beaucoup d’observations géographiques : il estime que « cela me servira de peu de chose au point de vue administratif, car l’on s’efforcera de laisser passer ce travail inaperçu, mais si d’ici mon retour cela est caché il n’en sera pas de même lorsque je pourrai parler. » ; et, il rajoute : « […] ici les idées pratiques n’ont aucune chance d’être adoptées surtout si elles n’émanent pas des chefs ».


Page créée le mardi 5 mai 2009, par Dominique Taurisson-Mouret.


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